Applications de suivi de grossesse : comparer fiabilité et confidentialité
Les applications de suivi de grossesse comptent parmi les plus téléchargées en santé. Elles collectent pourtant des données parmi les plus intimes, et leurs contenus ne sont pas toujours vérifiés. Ce comparatif met quatre familles d'applications face aux mêmes critères, pour les futures mères comme pour les maternités et les autorités sanitaires.
Les applications de suivi de grossesse figurent parmi les applications de santé les plus téléchargées. Elles indiquent la taille du fœtus semaine après semaine, rappellent les examens, proposent des conseils d’alimentation, un journal des symptômes, parfois un forum. Pour beaucoup de futures mères, elles sont devenues un compagnon quotidien. Elles collectent aussi, par nature, des données parmi les plus sensibles qui soient : date des dernières règles, grossesse en cours, symptômes, état de santé, parfois fausse couche.
Ce comparatif ne classe pas des applications nommément : leur offre et leurs pratiques changent trop vite pour qu’un classement reste juste quelques mois. Il compare quatre familles d’applications sur les mêmes critères, et donne une grille que chacun peut appliquer à l’application qu’il utilise ou envisage de recommander.
Pourquoi la question se pose
Deux séries d’événements ont mis le sujet en lumière. Aux États-Unis, l’autorité de la concurrence et de protection des consommateurs (FTC) a conclu en 2021 un accord avec l’éditeur d’une application très populaire de suivi des cycles et de la grossesse, à qui elle reprochait d’avoir partagé des données de santé de ses utilisatrices avec des services d’analyse et de publicité de tiers, contrairement à ses engagements. En 2023, elle a engagé une action similaire contre l’éditeur d’une application de suivi de la fertilité. Dès 2022, la fondation Mozilla avait publié une revue des pratiques de confidentialité d’applications de suivi des cycles et de la grossesse, dont beaucoup présentaient des faiblesses.
Parallèlement, plusieurs études ont relevé que les contenus de santé proposés par les applications grand public étaient de qualité très inégale : informations sans source, conseils non conformes aux recommandations, absence de relecture par des professionnels. Pour une femme enceinte, une information fausse sur un médicament, un aliment ou un symptôme d’alerte n’est pas anodine.
Les quatre familles comparées
Les applications grand public gratuites, financées par la publicité, les partenariats commerciaux ou l’exploitation des données. Ce sont les plus téléchargées, souvent les plus riches en fonctionnalités et en contenus.
Les applications grand public payantes, financées par un abonnement ou un achat. Leur modèle économique ne repose pas, en principe, sur la publicité.
Les applications d’établissements ou de réseaux de soins, proposées par une maternité, un groupe hospitalier ou un réseau de périnatalité, souvent pour accompagner le parcours de soins de leurs patientes.
Les outils publics : carnets de santé numériques, applications ou services de messages proposés par des autorités sanitaires. Dans plusieurs pays, des programmes publics envoient par SMS des informations adaptées au stade de la grossesse, comme MomConnect, lancé en 2014 par le ministère de la Santé sud-africain.
Les critères
Les mêmes critères s’appliquent à toutes les familles. Ils sont regroupés en quatre questions.
Les informations sont-elles fiables ? Sources citées, conformité aux recommandations des autorités sanitaires, relecture par des professionnels identifiés, date de mise à jour visible, distinction claire entre information et publicité.
Quel est le statut médical de l’application ? Une application qui se contente d’informer n’a pas le même statut qu’une application qui calcule un risque ou recommande une conduite à tenir. Dans l’Union européenne, un logiciel destiné à des fins médicales (diagnostic, prévention, surveillance, prédiction, pronostic) relève du règlement (UE) 2017/745 sur les dispositifs médicaux et doit porter un marquage CE.
Les données sont-elles protégées ? Modèle économique, partage avec des tiers (publicité, analyse, partenaires), lieu d’hébergement, chiffrement, durée de conservation, possibilité de tout supprimer, possibilité d’utiliser l’application sans compte.
L’application s’inscrit-elle dans le suivi réel ? Possibilité de partager des informations avec la sage-femme ou le médecin, cohérence avec le calendrier des examens du pays, langues proposées, accessibilité, fonctionnement à faible débit ou hors connexion.
Le tableau comparatif
| Critère | Grand public gratuite | Grand public payante | D’établissement ou de réseau | Outil public |
|---|---|---|---|---|
| Richesse des contenus et fonctions | Souvent très élevée | Élevée à variable | Centrée sur le parcours de l’établissement | Souvent limitée à l’essentiel |
| Fiabilité des contenus | Variable ; sources et relecture à vérifier | Variable ; à vérifier | En général relue par les équipes soignantes | Alignée sur les recommandations nationales |
| Publicité mêlée aux contenus | Fréquente | Rare | Rare | Absente en principe |
| Modèle économique et données | Risque de partage commercial ; politique à lire attentivement | Risque plus faible, à vérifier | Financement par l’établissement ; règles des données de santé applicables | Financement public ; cadre légal en général explicite |
| Hébergement des données | Souvent hors du pays de l’utilisatrice | Variable | Souvent soumis aux exigences d’hébergement des données de santé | En général national ou encadré |
| Lien avec l’équipe soignante | Rare | Rare | Souvent prévu (messages, documents, rendez-vous) | Variable selon les pays |
| Langues et faible débit | Nombreuses langues ; usage en ligne | Variable | Souvent une seule langue | Parfois pensé pour les téléphones simples (SMS) |
| Pérennité | Dépend du marché ; rachats fréquents | Dépend du marché | Dépend du budget de l’établissement | Dépend du financement du programme |
Ce tableau décrit des tendances, pas des certitudes : une application gratuite peut être exemplaire en matière de confidentialité, et un outil public peut présenter des faiblesses. C’est précisément pourquoi chaque application doit être examinée avec la même grille.
- Ergonomie soignée et contenus abondants
- Disponibles partout, dans de nombreuses langues
- Communautés d’entraide parfois précieuses
- Contenus non adaptés aux recommandations du pays
- Modèle économique fondé sur les données ou la publicité
- Aucun lien avec les professionnels qui suivent la grossesse
Lire une politique de confidentialité en cinq minutes
Les politiques de confidentialité sont longues et rédigées par des juristes. Quelques points suffisent pourtant à se faire une idée.
- L’application indique-t-elle clairement qu’elle ne vend pas les données et ne les partage pas à des fins publicitaires ?
- La liste des tiers destinataires (outils d’analyse, régies, partenaires) est-elle fournie ?
- Le consentement au traitement des données de santé est-il demandé explicitement, séparément des conditions d’utilisation ?
- Peut-on utiliser l’application sans créer de compte, ou en limitant les données saisies ?
- Peut-on supprimer toutes ses données, et l’application précise-t-elle dans quel délai elles sont effacées ?
- Le lieu d’hébergement des données est-il indiqué ?
- Un contact pour exercer ses droits est-il fourni ?
Dans l’Union européenne, les données concernant la santé sont une catégorie particulière au sens du RGPD : leur traitement est interdit sauf exceptions, dont le consentement explicite. Une application qui ne le demande pas clairement mérite la méfiance.
Recommandations par lecteur
Pour une future mère. Choisir une application qui cite ses sources et dont les conseils sont cohérents avec ceux de la sage-femme ou du médecin ; en cas de contradiction, suivre le professionnel. Lire les points essentiels de la politique de confidentialité, limiter les données saisies à ce qui est utile, et ne jamais attendre l’avis d’une application face à un signe d’alerte.
Pour une maternité ou un réseau de périnatalité. Avant de recommander une application, l’évaluer avec la grille ci-dessus et la tester avec quelques patientes. Si l’établissement développe ou achète sa propre application, exiger un hébergement conforme aux règles applicables aux données de santé, l’absence de traceurs publicitaires, la relecture des contenus par l’équipe et l’accessibilité. Prévoir le lien avec le dossier de la patiente, sans quoi l’application reste un outil à part.
Pour une autorité sanitaire. Publier des contenus de référence réutilisables, établir des critères d’évaluation des applications, et dans les pays où les téléphones simples dominent, privilégier des canaux sobres (SMS, messages vocaux) qui atteignent toutes les femmes. L’enjeu n’est pas l’application la plus riche, mais l’information juste au bon moment pour le plus grand nombre.
Ce qu’il faut retenir
Aucune famille d’applications n’est bonne ou mauvaise par principe. Les applications grand public offrent l’expérience la plus riche, souvent au prix d’une exploitation des données qu’il faut vérifier. Les applications d’établissements et les outils publics offrent en général plus de garanties sur les contenus et les données, avec une ergonomie et une pérennité qui dépendent de leurs financeurs. Le critère décisif reste le lien avec le suivi médical : une application utile accompagne les consultations, elle ne s’y substitue pas.
Ces questions rejoignent celles que pose plus largement le partage des données de santé, traitées dans notre guide sur le dossier patient partagé. Notre expertise santé numérique accompagne les établissements et les autorités dans l’évaluation et la conception de services numériques pour les patients.
- Organisation mondiale de la santé, recommandations sur les soins prénatals pour que la grossesse soit une expérience positive, 2016.
- Federal Trade Commission, décision concernant l’éditeur de l’application Flo, 2021 ; action concernant l’éditeur de l’application Premom, 2023.
- Mozilla Foundation, Privacy Not Included, revue des applications de suivi des cycles et de la grossesse, 2022.
- Règlement (UE) 2016/679 (RGPD), article 9 ; règlement (UE) 2017/745 relatif aux dispositifs médicaux.
Pour approfondir : Betz
Questions fréquentes
Une application de suivi de grossesse peut-elle remplacer les consultations prénatales ?
Non. Elle peut informer, rappeler les rendez-vous et aider à préparer les consultations. L'Organisation mondiale de la santé recommande au moins huit contacts avec un professionnel de santé pendant la grossesse ; aucune application ne remplace l'examen clinique, les analyses et les échographies.
Mes données de grossesse sont-elles protégées ?
Dans l'Union européenne, les données de santé bénéficient d'une protection renforcée par le RGPD, qui exige en principe un consentement explicite pour leur traitement. Mais la protection réelle dépend des pratiques de l'éditeur : partage avec des régies publicitaires ou des outils d'analyse, lieu d'hébergement, durée de conservation. La politique de confidentialité et le modèle économique de l'application sont à lire avec attention.
Comment une maternité peut-elle choisir une application à recommander ?
En appliquant une grille de critères identique à toutes les options : origine et relecture des contenus, absence de partage commercial des données, hébergement conforme aux exigences applicables aux données de santé, accessibilité, langues proposées, possibilité de partager des informations avec l'équipe soignante. Un test avec quelques patientes avant toute recommandation est utile.