Citizen trust in digital identity: what surveys say
- La confiance dans une identité numérique dépend d'abord de la confiance dans l'institution qui l'opère
- Les sondages mesurent des déclarations ; les votations, les recours et l'usage réel en disent souvent davantage
- Six facteurs reviennent : opérateur, caractère obligatoire, finalité, recours, sécurité, alternatives
- Les données manquent pour l'Afrique francophone : mesurer avant de concevoir
En mars 2021, les électeurs suisses ont rejeté, à près des deux tiers des votants, une loi sur l’identité électronique qui en confiait l’émission à des entreprises privées. Quatre ans plus tard, le 28 septembre 2025, ils ont accepté, à une très courte majorité, une nouvelle loi qui confie l’e-ID à la Confédération et en fait un dispositif gratuit et facultatif, avec des données conservées sur le téléphone de la personne. La technologie a changé, mais c’est surtout l’opérateur et les garanties qui ont fait basculer le vote. L’épisode résume la question de l’identité numérique et de la confiance : ce qui décide de l’acceptation d’un programme se situe rarement là où ses concepteurs le cherchent. Cette synthèse fait le point sur ce que les enquêtes et les débats publics permettent d’en dire.
Ce que mesurent les enquêtes, et ce qu’elles ne mesurent pas
Les sources disponibles sont de trois natures. Les grandes enquêtes internationales sur la confiance dans les institutions, comme l’enquête de l’OCDE sur les déterminants de la confiance dans les institutions publiques (éditions 2021 et 2024), interrogent notamment la confiance dans l’usage que l’administration fait des données personnelles. Les Eurobaromètres consacrés à la décennie numérique sondent les attitudes des Européens envers les droits et principes numériques. Les données de la Banque mondiale, enfin, au travers de l’initiative ID4D et de la base Global Findex, renseignent l’accès à l’identification et ses effets, plus que la confiance elle-même. ID4D estimait ainsi à environ 850 millions le nombre de personnes sans pièce d’identité officielle dans le monde au début des années 2020.
Ces sources ont trois limites connues. La formulation des questions influence fortement les réponses : « une identité numérique sécurisée pour simplifier vos démarches » et « un identifiant numérique unique géré par l’État » ne recueillent pas les mêmes avis. Les déclarations sur la vie privée prédisent mal les comportements : beaucoup de personnes se disent inquiètes et utilisent pourtant les services, ce que la recherche appelle le paradoxe de la vie privée. Enfin, les enquêtes portent surtout sur les pays de l’OCDE ; les pays où les programmes d’identité se déploient le plus vite sont les moins couverts.
Les sondages donnent une température, pas un diagnostic. Les votations, les recours en justice, les taux d’adoption volontaire et les études qualitatives auprès des usagers en disent souvent davantage sur la confiance réelle.
Six facteurs qui reviennent
En croisant les enquêtes avec les débats publics et les décisions de justice des quinze dernières années, six facteurs reviennent avec régularité.
| Facteur | Ce qu’on observe | Illustration publique |
|---|---|---|
| L’opérateur | La confiance va à l’institution plus qu’à la technologie ; un émetteur privé ou perçu comme commercial suscite la méfiance | Suisse : rejet de 2021, adoption de 2025 après le passage à un émetteur public |
| Le caractère obligatoire | Un dispositif imposé concentre les oppositions, même techniquement robuste | Royaume-Uni : abandon des cartes d’identité en 2010, vive controverse à l’annonce d’un projet d’identité numérique fin septembre 2025 |
| La finalité | L’extension d’un identifiant à des usages non prévus au départ érode la confiance | Inde : décision de la Cour suprême de 2018 limitant l’usage d’Aadhaar par les acteurs privés |
| L’encadrement et les recours | Une base légale claire, une analyse d’impact et un juge accessible sont des conditions d’acceptation | Kenya : déploiement de Huduma Namba jugé illégal en 2021, faute d’analyse d’impact sur la protection des données |
| La sécurité | Les fuites de données et les fraudes connues pèsent durablement sur l’adhésion | Débats récurrents après chaque incident touchant un registre national |
| Les alternatives | L’absence de canal non numérique exclut les personnes sans téléphone ou peu à l’aise | Règlement eIDAS 2 : usage du portefeuille européen facultatif, sans discrimination pour qui ne l’utilise pas |
Ces facteurs ne sont pas indépendants. Un dispositif obligatoire, aux finalités extensibles et sans alternative cumule les sources de défiance ; un dispositif facultatif, limité et contrôlable peut être accepté même dans un pays où la confiance générale dans l’État est modérée.
La confiance n’est pas non plus uniforme au sein d’un même pays. Les enquêtes sur la confiance dans les institutions montrent régulièrement des écarts selon l’âge, le niveau d’études, la région ou l’expérience récente d’une démarche administrative. Une personne qui a dû se rendre trois fois au guichet pour obtenir un acte n’aborde pas une identité numérique comme celle dont les démarches se sont toujours bien passées. Les minorités, les populations déplacées et les personnes qui ont eu affaire à des fichiers publics dans un contexte de conflit ou de répression ont des raisons particulières de se méfier d’un identifiant unique. Un programme conçu pour la moyenne de la population risque de rater précisément ceux qui en ont le plus besoin, et ceux qui ont le plus à craindre de ses dérives.
Ce qu’apportent les études qualitatives
Les travaux de terrain, menés par des chercheurs et des organisations de la société civile, éclairent ce que les sondages ne voient pas. En Inde, des enquêtes ont documenté des cas où l’échec d’une authentification biométrique privait des personnes de leurs rations alimentaires, montrant que la confiance se perd d’abord chez ceux pour qui le système ne fonctionne pas. Ailleurs, des études auprès d’usagers montrent que la confiance se construit dans la relation concrète avec le guichet : la possibilité de parler à un agent, de corriger une erreur, de comprendre pourquoi une démarche a échoué.
Ces travaux convergent sur un point : la confiance est asymétrique. Elle se construit lentement, par l’usage, et se perd vite, par un incident ou une exclusion. Les personnes déjà en marge des services publics sont les plus exposées aux défaillances et les moins écoutées dans les enquêtes générales. Autrement dit, la confiance se gagne par l’usage et se perd par l’exclusion, et ce sont rarement les mêmes personnes qui en font l’expérience.
Les leçons pour concevoir un programme
- Garantir le caractère facultatif ou, à défaut, une alternative non numérique réelle, avec un guichet humain.
- Limiter les données collectées et les finalités, et inscrire ces limites dans la loi plutôt que dans un règlement intérieur.
- Confier le contrôle à une autorité indépendante, dotée de moyens d’enquête et de sanction.
- Permettre à chacun de voir qui a consulté ses données, comme le font certains pays avec un journal d’accès consultable en ligne.
- Prévoir une procédure simple de correction et de contestation.
- Publier les incidents et les mesures prises, plutôt que d’attendre qu’ils soient révélés.
- Mesurer la confiance avec méthode, avant et pendant le déploiement, en incluant les publics les plus éloignés.
Mesurer la confiance soi-même
Faute d’enquêtes adaptées, un programme national gagne à organiser sa propre mesure. Elle n’a de valeur que si elle évite les pièges décrits plus haut. Quatre volets la rendent utile.
Une enquête répétée, avant le lancement puis à intervalles réguliers, avec les mêmes questions formulées de façon neutre. Elle distingue la confiance dans l’opérateur, la compréhension du dispositif, le sentiment de contrôle sur ses données et l’intention d’usage. Pour toucher les personnes éloignées du numérique, une partie des entretiens se fait en face à face ou par téléphone, dans les langues nationales.
Des données d’usage : taux d’adoption lorsque l’usage est volontaire, abandons en cours d’inscription, échecs d’authentification par canal et par région. Elles disent ce que les personnes font, et non ce qu’elles déclarent.
Les réclamations et les recours, analysés par motif : ils signalent les endroits où le dispositif fait défaut, souvent avant que les enquêtes ne le perçoivent.
Des études qualitatives ciblées, auprès des publics les plus exposés aux défaillances : personnes âgées, personnes en situation de handicap, travailleurs dont les empreintes sont usées, habitants des zones mal couvertes par le réseau mobile.
Publiés régulièrement, ces résultats deviennent eux-mêmes un facteur de confiance : ils montrent que l’opérateur regarde ce qui ne fonctionne pas et rend compte de ce qu’il corrige.
Ce que l’on ignore encore
Plusieurs questions restent mal documentées. On dispose de peu d’enquêtes spécifiques sur l’Afrique francophone, alors que de nombreux pays y conduisent des programmes d’identification d’envergure ; les réseaux d’enquêtes panafricains, comme Afrobaromètre, mesurent surtout la confiance dans les institutions en général. On connaît mal l’effet des portefeuilles d’identité sur téléphone, qui promettent davantage de contrôle à l’usager mais déplacent une partie de la responsabilité vers lui. Enfin, les effets de long terme d’un incident majeur sur l’adhésion à un programme n’ont guère été étudiés de façon systématique. Il manque aussi des comparaisons rigoureuses entre pays ayant fait des choix opposés, par exemple un identifiant unique utilisé par toutes les administrations contre des identifiants sectoriels cloisonnés : les débats invoquent souvent ces modèles, mais les données qui permettraient de mesurer leur effet sur la confiance restent rares.
Pour un gouvernement ou un bailleur, la conclusion est pratique : la confiance n’est pas une campagne de communication à lancer une fois le système prêt, mais une exigence de conception, à mesurer dès le départ. Notre produit État civil part de la qualité du registre, première condition de la confiance, et notre dossier de référence sur l’identité numérique détaille les choix de gouvernance. Sur un terrain voisin, notre synthèse sur délais administratifs et confiance des citoyens montre le même mécanisme à l’œuvre.
- OCDE, enquête sur les déterminants de la confiance dans les institutions publiques, résultats 2021 et 2024.
- Commission européenne, Eurobaromètres spéciaux sur la décennie numérique.
- Banque mondiale, initiative Identification for Development (ID4D), estimations mondiales de l’accès à l’identification ; base Global Findex 2021.
- Banque mondiale et organisations signataires, Principes sur l’identification pour le développement durable, 2017.
- Chancellerie fédérale suisse, résultats des votations populaires du 7 mars 2021 et du 28 septembre 2025.
- Cour suprême de l’Inde, Justice K. S. Puttaswamy (Retd.) c. Union of India, arrêt sur Aadhaar, 26 septembre 2018.
- Haute Cour du Kenya, décision relative au déploiement de Huduma Namba, octobre 2021.
- Règlement (UE) 2024/1183 (eIDAS 2), Journal officiel de l’Union européenne.
Questions fréquentes
Les citoyens font-ils confiance à l'identité numérique ?
Cela dépend moins de la technologie que du contexte : confiance générale dans l'État, histoire des fichiers publics, caractère obligatoire ou non, protection juridique. Là où les institutions inspirent confiance et où l'usage est volontaire, l'adoption est généralement forte ; là où le dispositif semble imposé ou mal encadré, l'opposition peut bloquer un programme.
Les sondages sur l'identité numérique sont-ils fiables ?
Ils sont utiles, mais à interpréter avec prudence. Les réponses varient fortement selon la formulation des questions, et ce que les personnes déclarent sur leur vie privée ne prédit qu'imparfaitement leur comportement réel. Il faut les croiser avec des données d'usage, des études qualitatives et l'analyse des débats publics.
Comment construire la confiance dans un programme d'identité numérique ?
En rendant l'usage volontaire ou en garantissant une alternative, en limitant les données collectées et leurs finalités, en confiant le contrôle à une autorité indépendante, en offrant aux personnes un moyen de voir qui a consulté leurs données et de contester une décision, et en communiquant honnêtement sur les incidents.
Existe-t-il des enquêtes sur l'Afrique francophone ?
Très peu portent spécifiquement sur la confiance dans l'identité numérique. Les données de la Banque mondiale renseignent surtout l'accès à l'identification ; les réseaux d'enquêtes d'opinion panafricains portent sur la confiance dans les institutions en général. Un programme national a donc intérêt à financer sa propre mesure, avant et pendant le déploiement.