Santé numérique et coûts de santé : les preuves disponibles
- Les preuves les plus solides concernent la télésurveillance de maladies chroniques comme l'insuffisance cardiaque
- Le dossier partagé réduit surtout les examens redondants, mais les études chiffrées sont hétérogènes
- La téléconsultation peut augmenter le nombre total de consultations plutôt que de les remplacer
- L'effet sur les coûts dépend de l'organisation des soins autour de l'outil, pas de l'outil seul
Les projets de santé numérique arrivent souvent avec une promesse d’économies. Elle est rarement tenue telle quelle, et pas parce que les outils sont inefficaces. Le lien entre santé numérique et coûts dépend de ce que l’outil remplace, de ce qu’il ajoute, et de la façon dont les soins s’organisent autour de lui. Cette synthèse reprend ce que les évaluations publiées permettent d’affirmer.
Elle porte sur quatre familles d’interventions et s’appuie sur des essais, des revues systématiques et les publications de l’OMS et de l’OCDE.
Pourquoi la question est difficile
Une évaluation économique en santé doit répondre à trois questions : quel coût, pour quel résultat de santé, et pour qui. Un outil peut réduire les hospitalisations, donc les dépenses de l’assurance maladie, tout en augmentant le temps des infirmiers et le coût pour l’hôpital qui l’exploite. Il peut améliorer l’accès aux soins dans une zone isolée et augmenter, par conséquent, le nombre total de consultations. Ces effets sont souhaitables ou non selon le point de vue.
S’ajoute une difficulté de méthode : beaucoup d’études portent sur de petits effectifs, sur une durée courte, dans un seul établissement. Les résultats se transposent mal.
Ce que disent les preuves, intervention par intervention
| Intervention | Effet le mieux documenté | Effet sur les coûts | Solidité des preuves |
|---|---|---|---|
| Télésurveillance de l’insuffisance cardiaque | Moins d’hospitalisations, mortalité réduite dans plusieurs essais | Baisse probable des coûts hospitaliers, à mettre en regard du coût du dispositif | Bonne : essais randomisés et revues systématiques |
| Shared patient record | Moins d’examens redondants, meilleure information aux urgences | Économies possibles, très variables selon l’usage réel | Moyenne : études hétérogènes, souvent observationnelles |
| Téléconsultation | Meilleur accès, moins de déplacements | Peut augmenter le nombre total de consultations | Moyenne, avec des résultats contradictoires |
| Aide informatisée à la prescription | Moins d’erreurs médicamenteuses | Économies liées aux événements indésirables évités, difficiles à chiffrer | Moyenne à bonne sur la sécurité, faible sur les coûts |
Télésurveillance : la preuve la plus solide
L’insuffisance cardiaque est le domaine le plus étudié. Une revue Cochrane publiée en 2015 sur le suivi téléphonique structuré et la télésurveillance a conclu à une réduction de la mortalité toutes causes et des hospitalisations liées à l’insuffisance cardiaque. L’essai allemand TIM-HF2, publié dans The Lancet en 2018, a mesuré chez des patients récemment hospitalisés une baisse de la part de jours perdus pour hospitalisation non programmée ou décès.
Ces résultats ne s’obtiennent pas avec un appareil seul. Dans les essais qui fonctionnent, une équipe surveille les données, appelle le patient et ajuste le traitement rapidement. C’est cette organisation qui produit l’effet ; elle a un coût, qu’une évaluation honnête doit intégrer.
Dossier partagé : un effet diffus
Le partage des informations médicales entre professionnels réduit les examens répétés et améliore la prise en charge en urgence. Les études chiffrées existent, mais leurs méthodes et leurs contextes varient tellement qu’on ne peut pas en tirer un ordre de grandeur général. L’effet dépend d’abord de l’usage : un dossier que les professionnels ne consultent pas ne fait rien économiser.
Téléconsultation : accès d’abord, économies incertaines
La téléconsultation s’est fortement développée pendant la pandémie de COVID-19. Elle améliore l’accès, en particulier pour les patients éloignés ou peu mobiles, et réduit les déplacements. Plusieurs études observent qu’elle s’ajoute aux consultations en présentiel plutôt qu’elle ne les remplace, ce qui augmente la dépense totale. Ce n’est pas un échec si l’objectif était l’accès ; c’en est un si l’on avait promis des économies.
Une intervention numérique économise quand elle remplace un soin plus coûteux, comme une hospitalisation. Quand elle s’ajoute, elle améliore l’accès ou la qualité, ce qui a aussi de la valeur, mais pas la même.
Le cadre posé par les organisations internationales
En 2019, l’OMS a publié ses premières recommandations sur les interventions de santé numérique pour le renforcement des systèmes de santé. Elle y retient certaines interventions, comme les notifications de naissance et de décès par mobile ou la télémédecine en complément des soins en présence, en insistant sur les conditions de mise en œuvre et sur la faiblesse des preuves pour plusieurs d’entre elles. La même année, l’OCDE a publié un rapport sur l’usage des données pour des systèmes de santé plus performants, qui souligne le coût des données mal partagées et mal exploitées.
Ces deux sources convergent sur un point : le numérique produit ses effets quand il s’insère dans une organisation des soins pensée pour lui, avec des professionnels formés et des données de qualité.
Lire une évaluation économique sans se tromper
Les évaluations publiées n’utilisent pas toutes la même méthode, et leurs conclusions ne sont pas comparables entre elles. Quelques notions aident à les lire.
Une analyse de minimisation des coûts compare deux façons d’obtenir le même résultat de santé et retient la moins chère. Elle n’a de sens que si les résultats sont vraiment équivalents. Une analyse coût-efficacité rapporte la différence de coût à la différence de résultat : coût supplémentaire par hospitalisation évitée, par exemple. Une analyse coût-utilité utilise une mesure commune, comme l’année de vie ajustée sur la qualité, qui permet de comparer des interventions très différentes. Une analyse d’impact budgétaire, enfin, répond à une autre question : combien l’intervention coûtera-t-elle au payeur sur ses premières années, compte tenu du nombre de patients concernés ?
Une intervention peut être coût-efficace (elle produit beaucoup de santé pour son coût) et augmenter quand même la dépense totale. C’est souvent le cas des interventions qui élargissent l’accès. La confusion entre les deux est à l’origine de beaucoup de promesses d’économies non tenues.
| Question | Pourquoi elle compte |
|---|---|
| Quel point de vue ? | Assurance maladie, hôpital, patient ou société : les coûts et les gains ne sont pas les mêmes |
| Quel comparateur ? | Comparer à « aucun suivi » ou à un suivi infirmier classique ne donne pas le même résultat |
| Quelle durée ? | Les coûts de mise en place pèsent sur les premières années, les gains arrivent souvent plus tard |
| Quels coûts inclus ? | Matériel, logiciel, temps des professionnels, formation, support, sécurité |
| Quel contexte ? | Organisation des soins, densité de professionnels, mode de financement : un résultat se transpose mal d’un pays à l’autre |
Le mode de financement, variable oubliée
Le mode de paiement des professionnels et des établissements influence fortement l’usage des outils. Un hôpital payé à l’activité n’a pas d’intérêt financier direct à éviter des réhospitalisations ; un dispositif de télésurveillance qui les réduit fait économiser l’assurance maladie, pas l’établissement qui le porte. Plusieurs pays ont créé des modes de financement spécifiques pour la télésurveillance ou la téléconsultation, précisément pour corriger ce décalage. Une évaluation qui ignore ces incitations explique mal pourquoi un outil efficace en essai se diffuse peu.
Ce qu’il manque
Les évaluations à long terme, au-delà de deux ou trois ans, restent rares. Les études dans les pays à revenu faible ou intermédiaire sont moins nombreuses, alors que les besoins y sont souvent plus importants. Et les coûts de mise en œuvre (intégration, formation, maintenance, cybersécurité) sont souvent absents des calculs, ce qui rend les économies annoncées optimistes.
Un chiffre d’économies sans indication du périmètre, de la durée et des coûts de mise en œuvre ne permet pas de décider. Demander systématiquement ces trois éléments.
Pour un décideur
Avant d’engager un projet, trois questions suffisent à cadrer l’évaluation : quel soin l’outil est-il censé remplacer ou éviter ? Qui organise la réponse aux informations qu’il produit ? Quels indicateurs, mesurés avant et après, diront s’il a fonctionné ? Les solutions de santé numérique de DOSOBE, comme Betz, sont pensées dans ce cadre, et la feuille de route en six phases pour un système de santé replace l’évaluation dans l’ensemble de la démarche.
Sources
- Inglis, S. C. et coll., « Structured telephone support or non-invasive telemonitoring for patients with heart failure », Cochrane Database of Systematic Reviews, 2015.
- Koehler, F. et coll., « Efficacy of telemedical interventional management in patients with heart failure (TIM-HF2) », The Lancet, 2018.
- Organisation mondiale de la santé, WHO guideline: recommendations on digital interventions for health system strengthening, 2019.
- OCDE, Health in the 21st Century: Putting Data to Work for Stronger Health Systems, 2019.
Questions fréquentes
La santé numérique fait-elle baisser les dépenses de santé ?
Pas de façon générale. Certaines interventions réduisent des coûts précis, comme les hospitalisations évitables. D'autres améliorent l'accès ou la qualité en augmentant les dépenses. Les évaluations doivent être lues intervention par intervention.
Quelles sont les sources les plus fiables ?
Les essais contrôlés randomisés, les revues systématiques comme celles de la collaboration Cochrane, les recommandations de l'OMS sur les interventions de santé numérique (2019) et les travaux de l'OCDE sur les données de santé.
Comment évaluer un projet local ?
En fixant avant le lancement les indicateurs de résultat et de coût, en comparant à un groupe ou une période de référence et en comptant aussi les coûts de mise en œuvre et le temps des professionnels.