Coûts du cloud : pourquoi la facture dérive
- Selon les enquêtes déclaratives, un quart à un tiers de la dépense cloud serait gaspillé ; l'ordre de grandeur est plus fiable que le chiffre
- La dérive est structurelle : la décision de dépenser est décentralisée, la facture ne l'est pas
- Neuf mécanismes expliquent l'essentiel des dépassements, dont plusieurs invisibles au moment de la conception
- Les frais de sortie et les remises d'engagement font l'objet d'un examen des régulateurs, au Royaume-Uni comme dans l'Union européenne
Pourquoi la facture du cloud dépasse-t-elle si souvent le budget prévu ? La question revient dans presque toutes les organisations qui ont migré une part significative de leurs systèmes. Elle est d’autant plus déroutante que la promesse initiale portait précisément sur les coûts du cloud : ne payer que ce que l’on consomme, sans investir dans du matériel qui dort la moitié du temps. Cet article rassemble ce que l’on sait du phénomène, à partir des enquêtes publiées, des analyses de régulateurs et des mécanismes techniques en cause.
Ce que disent les enquêtes, et ce qu’elles valent
Deux enquêtes annuelles font référence. Le rapport State of the Cloud de l’éditeur Flexera interroge chaque année plusieurs centaines de responsables informatiques ; depuis plusieurs éditions, la maîtrise de la dépense y figure parmi les premières difficultés citées, devant la sécurité. Les répondants y estiment, d’une année à l’autre, qu’entre un quart et un tiers de leur dépense cloud est gaspillée. L’enquête State of FinOps de la FinOps Foundation, qui interroge des praticiens de la gestion financière du cloud, place de son côté la réduction du gaspillage parmi les priorités les plus citées.
Ces enquêtes reposent sur les déclarations des répondants, qui estiment eux-mêmes leur gaspillage. Elles émanent d’acteurs qui vendent des outils ou des services de maîtrise des coûts. Leurs échantillons sont surtout nord-américains et composés de grandes organisations. L’ordre de grandeur est convergent et plausible ; le pourcentage précis ne doit pas être repris comme une mesure.
Ce que ces enquêtes établissent de façon robuste tient en une phrase : la difficulté est générale, durable, et ne se résorbe pas avec l’expérience. Les organisations présentes dans le cloud depuis dix ans la citent autant que les nouvelles venues. C’est l’indice d’une cause structurelle.
Une dérive structurelle
Dans un centre de données classique, la dépense est décidée en amont, lors de l’achat des serveurs, par un petit nombre de personnes, au terme d’un circuit budgétaire. Une fois le matériel installé, son utilisation ne coûte presque rien de plus. Le cloud inverse cette logique : la dépense est décidée en continu, par chaque équipe qui lance une ressource, souvent en quelques clics ou par une ligne de code. La décision est décentralisée ; la facture, elle, arrive de façon centralisée, un mois plus tard, à une direction financière qui n’a aucun moyen de relier chaque ligne à une décision.
À cette asymétrie s’ajoute un arbitrage implicite. Pour un ingénieur, une heure de travail passée à optimiser une ressource paraît plus coûteuse que la ressource elle-même. Sur une instance isolée, il a raison. Sur des milliers de ressources, multipliées par des mois, il a tort, mais personne n’est chargé de faire l’addition.
Enfin, la tarification des fournisseurs est d’une complexité réelle. Les grands fournisseurs proposent des centaines de services, chacun avec ses unités de facturation (heures, requêtes, gigaoctets stockés, gigaoctets transférés, opérations), ses niveaux de prix par région et ses options de remise. Prévoir le coût d’une architecture avant de la déployer demande une expertise que peu d’équipes possèdent.
Neuf mécanismes de dérive
Les analyses de factures font ressortir des mécanismes récurrents. Aucun n’est mystérieux ; leur cumul explique l’essentiel des dépassements.
| Mécanisme | Pourquoi il échappe à l’attention |
|---|---|
| Surdimensionnement à la migration | Les serveurs ont été transposés à l’identique, dimensionnés sur le pic de l’ancienne infrastructure, et jamais réajustés |
| Ressources orphelines | Disques détachés, instantanés, adresses réservées, environnements de test oubliés : personne ne les utilise, personne ne les supprime |
| Environnements allumés en permanence | Développement et recette tournent la nuit et le week-end, alors qu’ils ne servent qu’aux heures ouvrées |
| Élasticité sans plafond | La montée en charge automatique absorbe une anomalie (boucle, robot, attaque) aussi bien qu’un vrai pic d’activité |
| Stockage et journaux cumulatifs | Les volumes ne décroissent jamais sans règle de cycle de vie ; les journaux et la télémétrie croissent avec chaque nouveau service |
| Transferts de données | Les flux sortants et entre zones sont facturés, souvent absents des estimations initiales |
| Services facturés à l’usage fin | Fonctions, requêtes, appels d’API : bon marché à l’unité, coûteux en volume, difficiles à prévoir |
| Engagements mal calibrés | Réservations et engagements de dépense souscrits pour une remise, puis sous-utilisés après une évolution de l’architecture |
| Calcul pour l’IA | Les processeurs graphiques, demandés pour des expérimentations d’IA générative, sont parmi les ressources les plus chères et les plus rares |
Les six premiers mécanismes relèvent de la discipline d’exploitation et se corrigent par des règles et des outils. Les trois derniers tiennent davantage à la conception des architectures et aux conditions commerciales : ils se traitent au moment des choix, pas après.
La part du modèle économique
Une partie de la dérive ne tient pas aux clients. Les régulateurs se sont penchés sur les pratiques commerciales du secteur.
Au Royaume-Uni, l’Ofcom a conclu en 2023 une étude de marché sur les services d’infrastructure cloud. Elle relevait trois pratiques susceptibles de freiner la concurrence : les frais de transfert de données sortants, élevés par rapport aux coûts sous-jacents ; les remises sur engagement de dépense, qui incitent à concentrer la consommation chez un seul fournisseur ; et les obstacles techniques à l’interopérabilité. L’Ofcom a saisi l’autorité de la concurrence, la CMA, dont l’enquête approfondie était toujours en cours à la mi-2025.
Dans l’Union européenne, le règlement (UE) 2023/2854 sur les données, dit Data Act, contient un chapitre consacré au changement de fournisseur de traitement de données. Applicable à partir du 12 septembre 2025, il encadre les frais de changement, qui ne pourront plus dépasser les coûts supportés par le fournisseur, avant leur suppression complète à partir de janvier 2027. Anticipant ces évolutions, plusieurs grands fournisseurs ont annoncé en 2024 la suppression des frais de transfert pour les clients qui quittent leur service.
Ces évolutions réduisent le coût de sortie. Elles ne touchent pas, ou peu, aux frais de transfert payés en fonctionnement courant, qui restent un poste significatif pour les architectures réparties entre plusieurs fournisseurs ou entre le cloud et des sites internes.
Le rapatriement, réponse ou symptôme ?
En 2021, un article du fonds d’investissement Andreessen Horowitz, intitulé « The Cost of Cloud, a Trillion Dollar Paradox », a popularisé une idée jusque-là marginale : pour des entreprises de logiciel arrivées à maturité, le coût du cloud pèserait significativement sur les marges, et le rapatriement d’une partie des charges sur des infrastructures propres pourrait se justifier. L’année suivante, l’éditeur 37signals annonçait publiquement quitter le cloud public pour ses propres serveurs, en invoquant le coût et la stabilité de ses charges.
Ces cas sont réels, mais ils concernent des profils particuliers : charges stables, prévisibles, volumineuses, et équipes capables d’exploiter elles-mêmes une infrastructure. Pour la plupart des organisations publiques et privées, le rapatriement complet n’est pas la réponse. Il est en revanche un bon révélateur : lorsqu’il devient une option sérieuse, c’est que le pilotage de la dépense a échoué ou que l’architecture n’a jamais été adaptée au modèle du cloud.
Le cloud ne coûte pas trop cher par nature. Il coûte ce que l’on a décidé, souvent sans le savoir, et sans que personne ne fasse l’addition.
Ce que l’on peut en conclure
Trois enseignements se dégagent de l’ensemble.
Le premier est que la dérive des coûts du cloud est un problème de gouvernance avant d’être un problème technique. Elle naît de la distance entre ceux qui décident de dépenser et ceux qui paient. La réduire suppose d’attribuer chaque ressource à un responsable, de rendre la dépense visible par équipe et par service, et de faire de l’optimisation une responsabilité nommée.
Le deuxième est que les décisions les plus coûteuses se prennent au moment de la conception : choix des services, répartition des données entre fournisseurs, engagements commerciaux. Un examen financier de l’architecture, avant le déploiement, évite des dépenses qu’aucun nettoyage ultérieur ne récupère.
Le troisième est que le contexte réglementaire évolue en faveur des clients, sur la sortie et la portabilité. C’est le moment de vérifier ses contrats, ses engagements et sa capacité réelle à changer de fournisseur.
Pour passer à l’action, notre guide sur le FinOps et la maîtrise de la dépense cloud détaille la démarche, et notre dossier sur l’architecture cloud maîtrisée traite des choix de conception. Nos équipes déployées interviennent auprès des directions informatiques pour installer ce pilotage dans la durée.
- Flexera, State of the Cloud Report, éditions annuelles.
- FinOps Foundation, State of FinOps, enquêtes annuelles.
- Ofcom, étude de marché sur les services cloud, rapport final, octobre 2023.
- Règlement (UE) 2023/2854 du Parlement européen et du Conseil du 13 décembre 2023 concernant des règles harmonisées portant sur l’équité de l’accès aux données et de l’utilisation des données (règlement sur les données), chapitre VI.
- Wang S., Casado M., « The Cost of Cloud, a Trillion Dollar Paradox », Andreessen Horowitz, 2021.
Questions fréquentes
Le cloud coûte-t-il plus cher qu'une infrastructure interne ?
Cela dépend de la charge. Pour des besoins variables, de courte durée ou en forte croissance, le cloud est souvent plus économique, parce qu'on ne paie que ce qu'on utilise et qu'on évite d'investir. Pour des charges stables et prévisibles sur plusieurs années, une infrastructure interne ou un hébergement dédié peut revenir moins cher. La comparaison honnête inclut les coûts de personnel, d'énergie, de locaux et de renouvellement du matériel.
Quelle part de la facture cloud est gaspillée ?
Les enquêtes annuelles d'éditeurs et d'associations professionnelles situent le gaspillage estimé entre un quart et un tiers de la dépense. Ce sont des estimations déclarées par les répondants, pas des mesures. Le seul chiffre utile est celui de votre organisation, obtenu en analysant votre propre facture ressource par ressource.
Les frais de sortie du cloud vont-ils disparaître ?
Dans l'Union européenne, le règlement sur les données (Data Act), applicable à partir du 12 septembre 2025, encadre les frais facturés pour changer de fournisseur, qui devront disparaître à partir de janvier 2027. Plusieurs grands fournisseurs ont déjà annoncé en 2024 la suppression des frais de transfert pour les clients qui quittent leur service. Les frais de transfert de données en fonctionnement courant ne sont pas concernés de la même façon.