Identité numérique en Afrique : panorama des programmes
Du Maroc à l'Éthiopie, du Nigeria au Togo, les programmes d'identité numérique se multiplient sur le continent, avec des points de départ très différents. Ce panorama les classe en quatre familles et en tire des enseignements pour ceux qui conçoivent ou financent un programme.
- Quatre points de départ : registres anciens, enrôlement de masse, programmes régionaux, identité adossée au mobile
- L'état civil reste le maillon le plus fragile, et le plus déterminant
- L'Union africaine dispose depuis 2022 d'un cadre d'interopérabilité pour l'identité numérique
- La confiance se construit par le droit et le contrôle, autant que par la technique

Environ 850 millions de personnes dans le monde n’ont pas de pièce d’identité officielle, selon l’estimation publiée en 2021 par l’initiative Identification for Development (ID4D) de la Banque mondiale. Une large part d’entre elles vivent en Afrique subsaharienne. Derrière ce chiffre se cache une réalité concrète : l’impossibilité d’ouvrir un compte, de prouver ses droits à une prestation, d’inscrire un enfant à un examen, de voter ou de passer une frontière sans difficulté.
Pour y répondre, les programmes d’identité numérique en Afrique se sont multipliés depuis une quinzaine d’années. Ils partent de situations très différentes et poursuivent des objectifs qui ne se recouvrent pas toujours : inclusion, sécurité, efficacité administrative, contrôle des fraudes, intégration régionale. Ce panorama ne les classe pas par mérite. Il les regroupe selon leur point de départ, ce qui permet d’en tirer des enseignements utiles à ceux qui conçoivent, financent ou évaluent un programme.
Méthode et limites
Ce panorama s’appuie sur des sources publiques : textes de loi, communications des autorités nationales, publications de la Banque mondiale, de l’Union africaine et des Nations unies. Il n’est pas exhaustif : le continent compte plus de cinquante États, et la plupart ont engagé une réforme de leur identification. Les programmes évoluent vite, et les chiffres d’enrôlement annoncés sont rarement comparables d’un pays à l’autre, faute de définitions communes. Nous n’en citons donc aucun. Les exemples retenus illustrent une famille d’approches ; ils ne constituent ni des modèles ni des contre-modèles.
Quatre familles de programmes
| Point de départ | Exemples | Atout | Point de vigilance |
|---|---|---|---|
| Registres anciens, carte électronique | Maroc, Afrique du Sud, Maurice | Une population déjà largement identifiée | Faire servir la carte en ligne, pas seulement au guichet |
| Identifiant unique par enrôlement de masse | Nigeria, Ghana, Kenya, Éthiopie | Couverture rapide, numéro unique pour tous les services | Qualité des données d’origine, cadre juridique, confiance |
| Programmes régionaux | Pays d’Afrique de l’Ouest engagés dans le programme WURI, carte d’identité de la CEDEAO | Reconnaissance mutuelle, financement mutualisé | Rythmes nationaux très différents |
| Identité adossée au téléphone mobile | Enregistrement obligatoire des cartes SIM, ouverture de comptes de monnaie mobile | Usage quotidien, très large diffusion | Identification fondée sur des pièces parfois fragiles, risques d’exclusion |
Des registres anciens à la carte électronique
Quelques pays disposaient déjà d’un état civil et d’un registre de population relativement complets. Leur réforme porte surtout sur le titre et ses usages. Le Maroc a lancé en 2020 une nouvelle génération de carte nationale d’identité électronique, conçue pour servir aussi à l’identification en ligne. L’Afrique du Sud remplace progressivement son ancien livret d’identité par une carte à puce, et Maurice a introduit une carte d’identité à puce en 2013. L’enjeu, pour ces pays, n’est plus d’identifier la population mais de rendre l’identité utilisable dans les services numériques : lecture de la puce, authentification à distance, raccordement des administrations et des acteurs privés.
L’identifiant unique construit par enrôlement
D’autres pays ont choisi de créer un identifiant national unique, attribué à chaque personne après enrôlement biométrique et dédoublonnage. Au Nigeria, le numéro d’identification national (NIN), délivré par la National Identity Management Commission, est devenu la clé d’accès à de nombreux services ; depuis fin 2020, sa liaison avec les cartes SIM a été imposée, ce qui a fortement accéléré l’enrôlement. Au Ghana, la Ghana Card, délivrée par la National Identification Authority, est exigée pour un nombre croissant de démarches, bancaires notamment. L’Éthiopie a lancé le programme Fayda, encadré par une loi adoptée en 2023.
Ces programmes atteignent une couverture rapide. Ils posent en retour deux questions difficiles. La première porte sur les données d’origine : lorsque l’enrôlement repose sur des déclarations, sans acte de naissance fiable, l’identifiant certifie une identité qui n’a pas toujours été vérifiée. La seconde porte sur la confiance : centraliser l’identité de toute une population dans un registre unique exige un cadre juridique solide et un contrôle indépendant.
Les programmes régionaux
En Afrique de l’Ouest, deux dynamiques se croisent. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a adopté en 2014 le principe d’une carte d’identité biométrique commune, destinée à faciliter la circulation des personnes ; le Sénégal a été parmi les premiers pays à la délivrer. Par ailleurs, la Banque mondiale soutient le programme WURI (West Africa Unique Identification for Regional Integration and Inclusion), qui accompagne plusieurs pays, dont la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Bénin, le Burkina Faso, le Niger et le Togo, dans la construction de systèmes d’identification fondamentaux et interopérables. L’intérêt de cette approche tient à la mutualisation : principes communs, financement coordonné, perspective de reconnaissance mutuelle. Sa difficulté tient aux rythmes nationaux, très différents d’un pays à l’autre.
L’identité adossée au mobile
Dans de nombreux pays, l’identification la plus utilisée au quotidien n’est pas un titre de l’État mais un compte de téléphonie ou de monnaie mobile. L’enregistrement obligatoire des cartes SIM, généralisé sur le continent, et les obligations de connaissance du client imposées aux services financiers ont fait de l’opérateur un acteur de fait de l’identification. Cette voie touche une population très large. Elle reste aussi solide que les pièces présentées à l’enregistrement, et peut exclure ceux qui n’en ont aucune. Le mouvement récent consiste à relier ces identités fonctionnelles aux registres fondamentaux, ce qui renforce leur fiabilité mais concentre aussi les données.
L’état civil, maillon décisif
Quel que soit le point de départ, un même constat revient : l’identité numérique ne vaut que par l’identité légale qu’elle porte, et celle-ci repose sur l’état civil. Un enfant dont la naissance n’a jamais été enregistrée n’a pas, juridiquement, d’identité à numériser. L’UNICEF documente depuis longtemps la faiblesse de l’enregistrement des naissances dans une partie de l’Afrique subsaharienne.
La cible 16.9 des objectifs de développement durable des Nations unies vise à garantir à tous, d’ici à 2030, une identité juridique, notamment grâce à l’enregistrement des naissances. Sur le continent, le programme africain d’amélioration accélérée de l’enregistrement des faits d’état civil et des statistiques de l’état civil (APAI-CRVS), porté notamment par la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, l’Union africaine et la Banque africaine de développement, a placé ce chantier à l’agenda des ministres. Les programmes qui réussissent dans la durée sont ceux qui relient l’enrôlement à l’état civil : un identifiant attribué dès la déclaration de naissance, un décès qui met à jour le registre, une rectification qui se propage aux titres.
Numériser une identité qui n’a jamais été enregistrée ne crée pas une identité : cela crée une donnée.
Les cadres régionaux et juridiques
L’Union africaine a adopté une stratégie de transformation numérique pour l’Afrique couvrant la période 2020-2030, qui fait de l’identité numérique un pilier. En 2022, elle a approuvé un cadre d’interopérabilité pour l’identité numérique, destiné à permettre, à terme, la reconnaissance mutuelle des identités entre États membres, notamment dans la perspective de la zone de libre-échange continentale africaine.
Sur le plan de la protection des données, la convention de l’Union africaine sur la cybersécurité et la protection des données à caractère personnel, dite convention de Malabo, adoptée en 2014, est entrée en vigueur en 2023 après avoir atteint le nombre de ratifications requis. De nombreux pays disposent par ailleurs d’une loi nationale et d’une autorité de contrôle : le Sénégal depuis 2008, le Maroc depuis 2009, le Ghana depuis 2012, le Kenya depuis 2019, le Nigeria, qui a adopté une loi sur la protection des données en 2023. L’existence d’un texte ne garantit pas son application, mais elle donne aux personnes et aux juges un point d’appui.
L’exemple kényan montre ce que ce point d’appui peut changer. En 2021, la Haute Cour a jugé que le déploiement du programme Huduma Namba ne pouvait se poursuivre sans analyse d’impact sur la protection des données, conformément à la loi de 2019. Le gouvernement a lancé fin 2023 un nouveau programme, Maisha Namba, qui fait lui-même l’objet de débats publics et de recours. Au-delà du cas particulier, ces contentieux rappellent que la légitimité d’un programme d’identité se construit aussi devant les tribunaux et l’opinion.
Les choix technologiques et la dépendance
Les systèmes d’identification nationaux reposent sur des briques coûteuses : enrôlement biométrique, système de dédoublonnage, registre central, production des titres, services d’authentification. Pendant longtemps, ces briques ont été fournies par un petit nombre d’industriels, souvent dans des contrats intégrés, ce qui a pu créer une forte dépendance : formats propriétaires, coûts de licence récurrents, difficulté à changer de fournisseur.
Deux évolutions modifient ce paysage. Les Principes relatifs à l’identification pour le développement durable, publiés en 2017 sous l’égide de la Banque mondiale et approuvés par de nombreuses organisations, recommandent explicitement des normes ouvertes et la neutralité technologique. Et la plateforme MOSIP (Modular Open Source Identity Platform), développée en logiciel libre, est adoptée ou évaluée par plusieurs pays africains, dont l’Éthiopie et le Maroc, comme socle de leur registre. Le logiciel libre ne supprime pas le besoin d’intégrateurs et de compétences nationales ; il permet en revanche de changer de prestataire sans changer de système.
Les difficultés les plus fréquentes ne sont pas techniques. Elles tiennent à la qualité des données d’origine, au financement de l’exploitation après le projet, à l’adoption par les services qui doivent utiliser l’identité, et à la confiance du public dans l’usage qui sera fait de ses données.
Cinq enseignements pour les décideurs
Partir de l’état civil. Un programme d’identité numérique qui ne prévoit pas son raccordement à l’enregistrement des naissances et des décès devra un jour corriger ses données à grands frais.
Penser les usages avant le titre. Une carte ou un identifiant n’a de valeur que si les administrations, les banques, les opérateurs et les services de santé savent l’utiliser. Le raccordement des services doit être financé et planifié dès le départ.
Budgéter l’exploitation. Les financements couvrent souvent l’investissement initial. Le renouvellement des titres, la maintenance des systèmes, l’enrôlement continu des nouveau-nés et la mise à jour des données demandent un budget récurrent, qui doit être assuré par l’État.
Garder la maîtrise technique. Normes ouvertes, formats documentés, clauses de réversibilité et équipe nationale capable d’exploiter le système : ce sont les conditions pour ne pas dépendre d’un seul fournisseur pendant des décennies.
Inscrire la confiance dans le droit. Une loi qui fixe les finalités, une autorité de contrôle indépendante, des analyses d’impact avant chaque nouvel usage, et une voie de recours pour les personnes. Sans cela, le programme s’expose à des contentieux qui peuvent l’arrêter.
Ces enseignements rejoignent la démarche de notre expertise identité numérique, et de notre solution État civil, qui commence par la numérisation et la fiabilisation des registres. Pour une lecture complémentaire, notre note sur la carte d’identité électronique détaille pourquoi la puce ne suffit pas à elle seule.
- Banque mondiale, initiative Identification for Development (ID4D), estimations mondiales de 2021 sur les personnes sans identité officielle.
- Banque mondiale et organisations signataires, Principes relatifs à l’identification pour le développement durable, 2017.
- Nations unies, objectifs de développement durable, cible 16.9.
- Union africaine, Stratégie de transformation numérique pour l’Afrique 2020-2030, et cadre d’interopérabilité pour l’identité numérique, 2022.
- Union africaine, Convention sur la cybersécurité et la protection des données à caractère personnel (Malabo, 2014).
- Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, programme APAI-CRVS.
- MOSIP, Modular Open Source Identity Platform, documentation publique.
Questions fréquentes
Combien de personnes n'ont pas d'identité officielle en Afrique ?
La Banque mondiale, à travers son initiative ID4D, estimait en 2021 à environ 850 millions le nombre de personnes sans pièce d'identité officielle dans le monde, dont une large part en Afrique subsaharienne. Ces estimations reposent sur des enquêtes et des données administratives de qualité inégale : elles indiquent un ordre de grandeur, pas un décompte.
Faut-il commencer par la carte ou par l'état civil ?
Les programmes les plus solides traitent les deux ensemble, mais l'état civil conditionne tout le reste : une identité numérique fondée sur des déclarations non vérifiées hérite de leurs erreurs. Un programme peut démarrer l'enrôlement tout en prévoyant le raccordement progressif à un état civil fiabilisé.
Les logiciels libres sont-ils une option crédible pour un programme national ?
Oui. La plateforme MOSIP, développée en logiciel libre, est utilisée ou évaluée par plusieurs pays africains. Le logiciel libre réduit la dépendance à un fournisseur unique, mais ne dispense ni d'un intégrateur compétent, ni d'une équipe nationale capable d'exploiter et de faire évoluer le système.
Comment protéger les données d'un registre national ?
Par une loi qui définit les finalités, les accès et les durées de conservation, une autorité de protection des données indépendante et dotée de moyens, des analyses d'impact avant chaque nouvel usage, et une journalisation des consultations. Plusieurs pays africains disposent d'une loi et d'une autorité de ce type.
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