Participation numérique : qui participe vraiment ?
- La participation en ligne suit la logique de l'auto-sélection : temps, compétences et confiance déterminent qui s'exprime
- Le numérique abaisse certaines barrières et en dresse d'autres, notamment pour les personnes éloignées d'Internet
- Le tirage au sort et la combinaison des canaux sont les leviers les mieux documentés pour diversifier les participants
- Peu de dispositifs mesurent qui participe : c'est la première lacune à combler
Les chiffres de fréquentation d’une plateforme de participation sont presque toujours présentés comme un succès : tant de contributions, tant de votes, tant de projets déposés. La question qui suit est moins souvent posée : qui sont ces participants, et qui manque ? Les travaux consacrés à la participation citoyenne numérique y répondent avec une constance remarquable. Sans effort délibéré pour élargir le cercle, une plateforme ouverte à tous rassemble surtout ceux qui participaient déjà.
Cette synthèse rassemble ce que l’on sait, d’où vient le biais, ce qui permet de le corriger, et ce que la recherche ne permet pas encore d’affirmer. Elle s’adresse aux collectivités et aux administrations qui envisagent de lancer, ou de relancer, un dispositif de participation en ligne.
L’auto-sélection, mécanisme central
La science politique décrit depuis longtemps ce qui fait qu’une personne participe ou non à la vie publique. Le modèle dit du « volontarisme civique », formalisé par Sidney Verba, Kay Schlozman et Henry Brady dans Voice and Equality (1995), retient trois familles de facteurs : les ressources (temps, argent, compétences civiques), l’engagement psychologique (intérêt, sentiment de compétence) et la mobilisation (avoir été sollicité, appartenir à un réseau). Ces facteurs sont inégalement répartis, et ils se cumulent.
La participation en ligne n’échappe pas à ce mécanisme. Elle supprime certaines contraintes, comme l’horaire de la réunion publique ou le déplacement, ce qui peut attirer des personnes actives ou chargées de famille. Mais elle en ajoute d’autres : un équipement, une connexion, l’aisance avec l’écrit et les interfaces, la confiance dans l’usage qui sera fait des contributions. En France, l’Insee estimait en 2019 qu’environ une personne sur six se trouvait en situation d’illectronisme, faute d’usage d’Internet ou de compétences numériques de base. Ces personnes sont, par construction, absentes d’un dispositif uniquement numérique.
À l’intérieur même des plateformes, la participation est très concentrée. L’observation, popularisée par Jakob Nielsen en 2006 sous le nom de règle « 90-9-1 », décrit des communautés en ligne où la grande majorité lit sans contribuer, une minorité contribue de temps en temps, et une petite fraction produit l’essentiel des contenus. Les proportions exactes varient d’un dispositif à l’autre, mais la forme de la distribution se retrouve presque partout.
Chaque marche perd des publics différents
Il est utile de décomposer le parcours d’un participant potentiel. À chaque étape, une partie de la population décroche, et ce ne sont pas les mêmes personnes qui décrochent à chaque étape.
L’information touche d’abord les personnes déjà en contact avec l’institution : abonnés aux lettres d’information, membres d’associations, usagers réguliers des réseaux sociaux de la collectivité. L’accès écarte ceux qui n’ont pas d’équipement, pas de compte, ou que l’inscription décourage. L’expression favorise ceux qui sont à l’aise avec l’écrit argumenté et qui pensent que leur avis compte. Le retour, enfin, est le maillon le plus négligé : quand les participants ne savent jamais ce qu’est devenue leur contribution, ils ne reviennent pas, et ceux qui restent sont les plus persévérants.
Trois dispositifs, trois profils de participants
Tous les dispositifs ne produisent pas le même biais. La littérature et les retours publiés permettent de distinguer trois grandes familles.
| Dispositif | Qui participe, en tendance | Forces | Limites |
|---|---|---|---|
| Consultation ouverte en ligne | Personnes diplômées, déjà intéressées par le sujet, organisations structurées | Faible coût, grand volume, ouverture à tous | Forte auto-sélection, contributions inégales, risque de campagnes coordonnées |
| Budget participatif avec vote | Publics un peu plus variés, mais mobilisation décisive des porteurs de projets et de leurs réseaux | Résultat concret et visible, motivation forte | Les quartiers et groupes les mieux organisés emportent plus souvent les votes |
| Panel ou assemblée tirée au sort | Échantillon proche de la population sur les critères retenus pour le tirage | Diversité, délibération approfondie, légitimité | Nombre de participants restreint, coût d’organisation, articulation avec la décision |
Les exemples publics ne manquent pas. Le budget participatif de Paris, lancé en 2014, combine dépôt et vote en ligne et dans des points physiques. La plateforme libre Decidim, développée à Barcelone à partir de 2016, est aujourd’hui utilisée par de nombreuses collectivités. Du côté du tirage au sort, l’Assemblée citoyenne irlandaise (2016-2018) et la Convention citoyenne pour le climat en France (2019-2020) ont montré qu’un panel composé par tirage au sort peut délibérer sur des sujets complexes. L’OCDE a consacré en 2020 un rapport à cette « vague délibérative », qui recense de nombreux processus de ce type.
Le volume de participation mesure la vitalité d’un dispositif ; seule sa composition mesure sa légitimité.
Ce qui élargit réellement le cercle
Les leviers les mieux documentés ne sont pas technologiques. Ils touchent à l’organisation du dispositif.
Aller chercher plutôt qu’attendre. Le tirage au sort est la méthode la plus directe pour corriger l’auto-sélection, à condition d’accompagner les personnes tirées au sort (indemnisation, garde d’enfants, horaires adaptés), faute de quoi ce sont encore les plus disponibles qui acceptent. À défaut de tirage, la sollicitation ciblée de publics absents, par des relais de terrain, produit des effets mesurables.
Combiner les canaux. Une plateforme seule exclut ; une plateforme doublée de points d’accueil physiques, de permanences, d’une possibilité de contribuer par courrier ou par téléphone, et de médiateurs numériques, réduit l’écart. Les conseillers numériques et les lieux de médiation existants sont des relais naturels.
Abaisser le coût d’entrée. Pas de compte obligatoire pour lire ni pour donner un avis simple ; une identification réservée aux actions qui l’exigent (voter, déposer un projet) ; un langage clair ; une interface conforme aux règles d’accessibilité (RGAA) ; des contenus dans les langues parlées sur le territoire quand c’est pertinent.
Rendre compte. Publier ce que sont devenues les contributions, y compris celles qui n’ont pas été retenues et pourquoi. C’est le levier le plus simple et le plus souvent oublié. Il conditionne la participation suivante.
Mesurer qui participe
La première lacune de la plupart des dispositifs est l’absence de mesure. On connaît le nombre de contributions, rarement le profil de ceux qui les ont produites. Sans cette donnée, impossible de savoir si l’avis exprimé est celui de la population ou celui d’un cercle restreint.
La mesure est possible dans le respect du RGPD : un questionnaire facultatif et court (tranche d’âge, territoire, situation professionnelle en grandes catégories), une finalité annoncée, des réponses conservées séparément des contributions et agrégées avant toute publication. La comparaison avec les données de recensement suffit ensuite à repérer les écarts les plus marqués et à ajuster les actions de mobilisation pendant le dispositif, pas seulement après.
Cette exigence de mesure rejoint celle que nous défendons pour tout service public numérique : savoir qui l’utilise, qui ne l’utilise pas, et pourquoi. Notre recherche sur le vieillissement et le numérique en donne un exemple, et notre dossier sur le guichet unique numérique montre comment intégrer les canaux non numériques dès la conception.
Ce que la recherche ne dit pas encore
Trois questions restent mal documentées. La première concerne l’effet réel des contributions sur les décisions : beaucoup d’évaluations décrivent la participation, peu mesurent ce qu’elle a changé. La deuxième touche à la durée : on sait peu de choses sur la fidélisation des publics nouveaux au-delà d’une première participation. La troisième est méthodologique : la plupart des études portent sur des dispositifs singuliers, dans des contextes très différents, ce qui rend les comparaisons fragiles et les généralisations prudentes.
Ces incertitudes ne justifient pas l’immobilisme. Elles plaident pour des dispositifs conçus comme des expérimentations : un objectif de diversité explicite, une mesure simple, un retour public, et une révision d’une édition à l’autre. La question à poser au lancement n’est donc pas « combien de participants viserons-nous ? », mais « qui voulons-nous entendre que nous n’entendons pas aujourd’hui ? ». Notre expertise guichet unique accompagne les collectivités dans cette conception centrée sur les publics.
- Verba S., Schlozman K. L., Brady H. E., Voice and Equality: Civic Voluntarism in American Politics, Harvard University Press, 1995.
- Insee, enquête sur l’usage des technologies de l’information et de la communication par les ménages, résultats 2019 sur l’illectronisme, Insee Première.
- Nielsen J., « Participation Inequality », Nielsen Norman Group, 2006.
- OCDE, Innovative Citizen Participation and New Democratic Institutions: Catching the Deliberative Wave, 2020.
Questions fréquentes
La participation en ligne attire-t-elle plus de jeunes que les réunions publiques ?
Souvent un peu, parce qu'elle supprime la contrainte de l'horaire et du déplacement. Mais elle n'efface pas les écarts liés au niveau de diplôme et à l'intérêt préalable pour la vie publique. Les publics nouveaux qu'elle attire ressemblent souvent, socialement, aux participants habituels.
Peut-on demander l'âge ou la profession des participants ?
Oui, à condition de respecter le RGPD : finalité explicite (évaluer la diversité des participants), réponse facultative, données minimales, regroupées en tranches, conservées de façon séparée et pour une durée limitée. Il faut l'indiquer clairement dans l'information donnée aux participants.
Le tirage au sort est-il compatible avec une plateforme numérique ?
Oui. Les deux se complètent : le tirage au sort compose un panel représentatif qui délibère, souvent en présentiel, tandis que la plateforme ouverte permet à tous de contribuer et de suivre les travaux. Plusieurs démarches publiques combinent les deux.
Comment savoir si une consultation en ligne a été représentative ?
En comparant le profil des participants (quand il est connu) à celui de la population concernée, sur quelques variables simples : âge, territoire, niveau de diplôme ou catégorie sociale. Sans cette comparaison, il faut présenter les résultats comme l'avis des participants, et non comme celui de la population.