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Un dossier partagé ne sert que s’il est consulté : mesurer l’usage réel
Les programmes de dossier patient partagé annoncent volontiers le nombre de dossiers ouverts. C'est l'indicateur le plus facile à produire et le moins utile. L'adoption se lit ailleurs : dans la consultation au moment du soin.
Le nombre de dossiers ouverts fait un bon communiqué. Il ne dit presque rien de l’essentiel, à savoir si un médecin, une infirmière ou un pharmacien a trouvé dans le dossier, au moment où il soignait, une information qui a changé sa décision. Mesurer l’adoption d’un dossier partagé demande de quitter les indicateurs de stock pour des indicateurs d’usage.
L’enjeu n’est pas théorique. Les bilans publics de plusieurs programmes nationaux, dont le dossier médical partagé en France au cours de ses premières années, ont souligné l’écart entre le nombre de dossiers créés et leur utilisation effective par les professionnels. La même tension se retrouve, à des degrés divers, dans la plupart des pays qui ont lancé un dossier national.
Dossier partagé et adoption : trois familles d’indicateurs
| Famille | Exemples | Ce qu’elle dit | Ce qu’elle cache |
|---|---|---|---|
| Stock | Dossiers ouverts, comptes activés, établissements raccordés | L’étendue du déploiement | Un dossier ouvert automatiquement et jamais alimenté compte autant qu’un dossier vivant |
| Alimentation | Documents déposés par mois, part des comptes rendus de sortie versés, délai entre l’acte et le dépôt | Si le dossier se remplit, et à quelle vitesse | Un dossier plein peut rester illisible ou jamais ouvert |
| Consultation | Part des consultations ou admissions où le dossier est ouvert, documents effectivement lus, par type de professionnel | Si le dossier sert au moment du soin | La consultation ne prouve pas l’utilité : il faut la compléter par des retours qualitatifs |
Seule la troisième famille approche la question de l’adoption. Et l’indicateur le plus parlant n’est pas un volume, mais une proportion : sur cent passages aux urgences d’un patient disposant d’un dossier alimenté, dans combien de cas le dossier a-t-il été consulté ? Rapportée au contexte, cette part mesure l’intégration du dossier dans le travail réel.
Pourquoi la consultation reste faible
Les causes sont connues et se cumulent. Le dossier n’est pas accessible depuis le logiciel métier du professionnel : il faut changer d’application, s’identifier à nouveau, rechercher le patient. Les documents sont nombreux, non structurés, sans synthèse : retrouver le dernier traitement demande de parcourir des dizaines de fichiers. L’alimentation est inégale : un professionnel qui a ouvert trois dossiers vides cesse d’en ouvrir. Et l’usage n’est ni demandé, ni reconnu dans l’organisation du travail.
Les leviers qui font progresser la consultation sont symétriques de ces causes : un accès en un clic depuis le logiciel du professionnel, avec le patient déjà sélectionné ; une synthèse structurée en tête du dossier (allergies, traitements en cours, antécédents majeurs, derniers comptes rendus) ; des documents alimentés automatiquement par les logiciels des établissements, sans geste supplémentaire ; une reconnaissance de l’usage dans l’organisation du travail et, le cas échéant, dans les modes de rémunération. Aucun de ces leviers ne relève de la communication auprès du grand public, qui fait souvent l’essentiel des efforts.
Un dossier partagé se juge à ce qu’il apporte en trente secondes, à un professionnel pressé, au moment où il soigne.
Ce que nous recommandons de mesurer
Pour un ministère, une agence régionale ou un réseau de soins, un tableau de bord d’adoption utile tient en peu de lignes : la part de rencontres de soins où le dossier est consulté, par type de structure et de professionnel ; le délai entre un acte et le dépôt du document correspondant ; la part des dossiers alimentés par au moins deux structures différentes, signe d’un vrai partage ; le temps nécessaire pour accéder au dossier depuis le poste du professionnel. À ces chiffres s’ajoutent des entretiens réguliers avec des professionnels, qui seuls permettent de savoir si l’information consultée a servi.
Ces indicateurs doivent être prévus dès la conception : un système qui ne journalise pas les consultations par contexte de soin ne pourra jamais les produire. Ils doivent aussi respecter la confidentialité : on mesure des usages agrégés, pas l’activité individuelle d’un soignant à des fins de contrôle.
C’est l’approche retenue dans notre produit Betz, où la consultation depuis le logiciel métier et la mesure de l’usage font partie du socle. Notre guide complet du dossier patient partagé détaille la gouvernance, le consentement et l’interopérabilité qui rendent cette mesure possible.